1900-2000. LA VENDÉE, HISTOIRE D’UN SIÈCLE

Que sera le prochain siècle ? Les futurologues de tout poil tentent de nous convaincre du bien-fondé de cette question, qui s’avère décidément aussi rituelle que vaine. En veut-on une preuve ? Essayons de nous reporter un peu en arrière et de nous demander comment on aurait pu, en 1900, imaginer pour la Vendée les cent années qui allaient l’amener au seuil du troisième millénaire.

On peine aujourd’hui à se représenter ce qu’était alors cette région. Dans une France encore rurale (à 59 %), peu de départements l’étaient autant que la Vendée (86 %). Même si le développement du chou fourrager avait permis le développement de l’élevage bovin, la polyculture-élevage restait de rigueur, avec ses pratiques aussi routinières que farouchement individualistes. Dans les métairies du bout des chemins de terre du Bocage comme dans les " creux de maison " des bourgs, un même habitat sans confort, les mêmes eaux souillées, les mêmes ravages de la tuberculose. Au cours du siècle précédent, le doublement ou presque d’une population farouchement attachée à son sol, rétive à l’émigration, avait enchéri les baux, rendant plus précaire encore la situation des preneurs, qui donnaient du M’sieur not’mait’ à leur propriétaire, parfois noble et le plus souvent bourgeois. C’était aussi l’époque où, sur la foi de savantes études " scientifiques " comme celles de l’historien Chassin ou du politologue Siegfried, on faisait volontiers du Vendéen l’archétype du calotin royaliste, irréductiblement demeuré en marge du progrès et de la civilisation.

À vrai dire, le sous-développement de la Vendée n’avait rien d’extraordinaire. La révolution industrielle, comme chacun le sait, s’était fondée sur le charbon et l’acier, mais ici le bassin houiller de Faymoreau révélait ses limites, tandis que le minerai de fer de La Ferrière allait bientôt, en 1914, carrément cesser d’être exploité. Certes, il y aurait encore l’antimoine de Rochetrejoux, de 1906 à 1926, et l’uranium des Herbiers entre 1951 et 1991, mais le sous-sol armoricain se montrait décidément parcimonieux. En cette époque de règne sans partage du chemin de fer, celui-ci s’était bien étoffé, mais, à l’image du réseau routier, principalement formé de mauvais chemins vicinaux, ici dominaient les voies étroites avec leurs " tramways " de desserte locale. Point de grande ville en effet : Fontenay l’ancienne capitale et Luçon l’épiscopale sommeillaient sur leur glorieux passé ; la préfecture, La Roche, restait une ville de fonctionnaires, quasi coloniale. Point non plus de grand port d’estuaire comme Nantes ou Bordeaux : celui des Sables d’Olonne allait même être dépassé par ses homologues bretons. Pauvre en ressources énergétiques et minières, à l’écart des grands axes ferroviaires et routiers, sans grandes villes ni sites culturels majeurs, la Vendée paraissait dès lors vouée au long dépérissement commun aux campagnes occidentales. Tout juste pourrait-elle, épousant les fantasmes des héritiers de la Révolution tout autant que leurs adversaires contre-révolutionnaires, faire figure de dernier vestige de l’Ancien Régime, une sorte de far-west peuplé de " chouans " d’un autre âge.

Un siècle plus tard, nous avons entrepris de confronter la réalité avec ces possibles prédictions. Comment, dira-t-on sans doute, peut-on avec aussi peu de recul prétendre rendre compte d’un passé aussi proche ? Comment surtout peut-on augurer des grandes dates que l’histoire retiendra ? Ces objections, nous nous les sommes faites. Réunissant un comité de rédaction aussi divers que possible, nous avons tenté ensemble de dresser l’inventaire des événements qui ont marqué le siècle et, conscients de l’arbitraire d’une telle sélection, nous avons à chaque fois élargi le propos, demandant à tel acteur, à tel témoin privilégié, à tel chercheur, de tenir cet événement comme prétexte à traiter du thème beaucoup plus large dont il est spécialiste. Et si telle question, l’enseignement public par exemple, n’a pas été retenue, ça n’aura pas été faute de solliciter les compétences en la matière. D’où cette rétrospective qui a plutôt des allures de kaléidoscope : dans l’équipe des quelque 70 rédacteurs voisinent en effet des naturalistes et des agriculteurs, des philosophes et des artistes, des hommes politiques et des ecclésiastiques, des écrivains et des médecins, des historiens et des journalistes, etc., en un éventail aussi divers que possible, évidemment parfaitement improvisé, mais qui après coup paraît somme toute assez représentatif de la diversité vendéenne d’aujourd’hui. Une telle collection de contributions, bien sûr, a peu de chances d’entrer commodément dans le prêt-à-penser habituel, voire dans la vulgate universitaire, et nous aggraverons encore notre cas en confessant n’avoir évité aucun des sujets qui fâchent. Refusant les interprétations univoques, récusant à l’avance toute histoire fermée, nous entendons seulement offrir à nos contemporains matière à prendre un peu de recul, à s’interroger, en cette fin de siècle, et même à prendre parti, s’ils y tiennent. Avec, avouons-le, l’espoir de fournir aux futurs chercheurs quelques nouvelles pistes de réflexion.

Mais revenons au tableau plutôt sombre de la Vendée du début du siècle et aux prévisions pessimistes qu’il augurait. À celles-ci, d’une certaine façon, l’histoire a plutôt donné raison. La Vendée est restée profondément rurale, et pendant plus d’un demi siècle, farouchement agricole : les 50 800 exploitations de 1892 sont même devenues 58 000 en 1929. Bien sûr, mécanisation aidant, le fort taux de natalité a, dans un premier temps du moins, alimenté un exode rural massif : autour de 100 000 Vendéens ont quitté leur village entre 1890 et 1930. En l’absence de villes dignes du nom, de théâtres où faire valoir leurs talents, même les élites n’ont dû qu’à leur exil de figurer à la postérité. Georges Clemenceau et Jean de Lattre de Tassigny bien sûr, mais encore René Guilbaud l’as de l’aviation et René Cousinet l’avionneur, Benjamin Rabier, Louis Chaigne et Michel Ragon par exemple. D’autres peut-être, pour avoir tenu à rester au pays, ont été marginalisés, provincialisés, injustement méconnus : les Martel et les Pajot, Charles Milcendeau et Jean Yole, Henry Simon, Jules Robuchon, Georges Durand, Jean Rivière… Il faut d’ailleurs préciser que si quelque chose ne s’est jamais démenti, c’est le mépris généralement professé à l’égard des Vendéens, ce racisme des prétendus antiracistes, qui font probablement là qu’habiller leur incapacité à admettre que d’autres vivent et pensent autrement qu’eux. Probablement existe-t-il à cela une raison majeure, dans une France de plus en plus étrangère aux sources religieuses de sa civilisation, et qui supporte mal qu’ici, jusqu’au début des années 1970, ont ait encore davantage fréquenté les églises, ouvert de nouveaux petits séminaires et donné au monde extra-européen pas moins de seize évêques ainsi que des cohortes serrées de missionnaires et de religieuses.

En un sens donc, la Vendée a longtemps prolongé sa trajectoire acquise au xixe siècle. Et pourtant, comment un Octave de Rochebrune, mort en 1900 et ressuscitant un siècle plus tard, reconnaîtrait-il sa petite patrie ? Le Bocage, dûment remembré, est maintenant parsemé d’une multitude d’élevages hors-sol et d’usines qui font de la région l’une des plus industrielles de France, tandis que la côte voit chaque année affluer entre deux et trois millions de vacanciers. Les séminaires, pendant ce temps, ont fermé, et la plupart des congrégations sont bien près de l’être, tant les vocations et jusqu’à la pratique religieuse se sont effondrées. Et ce ne sont pas là des apparences ni des phénomènes passagers, puisque même la natalité, hier florissante, a chuté au point de passer en dessous du seuil national. La Vendée n’aurait-elle donc si âprement résisté aux changements, jusque tard dans le siècle, que pour brutalement s’aligner sur la plus banale des modernités ? C’est cette constatation que les présentes contributions permettent tout à la fois de coforter et de démentir, tout en esquissant quelques explications et, pourquoi pas, certaines projections. Ces articles, même si toute synthèse est évidemment prématurée, permettent déjà de risquer quelques réflexions générales sur les grands événements qui, au cours du xxe siècle, ont tout à la fois agi sur la Vendée depuis l’extérieur, et l’ont révélée à elle-même.

Et d’abord l’offensive de la IIIe République contre les congrégations enseignantes, suivie d’une nouvelle définition des rapports entre les Églises et l’État, avec l’affaire des inventaires. Pour en saisir pleinement les enjeux de part et d’autre, il convient de se reporter encore en arrière, jusqu’à l’événement matriciel que constitue la Révolution française. On sait comment celle-ci, nullement anti-chrétienne au départ a, par la constitution civile du clergé, provoqué une fracture fondamentale dans le pays. En Vendée davantage qu’ailleurs, la Ie République a fini par prendre le visage de la persécution anti-catholique et de la Terreur. Passé les événements, la population a entrepris de remplacer ses morts et de reconstruire autour d’une foi renouvelée. Sans attendre Jules Ferry, les congrégations se sont lancées dans l’alphabétisation des campagnes ; or on sait comment, dans les années 1880, la IIIe République a entendu conquérir ces dernières, notamment par l’école. Là où l’Église a cessé d’être centrale dans les communautés villageoises, pas de problème. Mais ici, l’interdiction des congrégations enseignantes touche en plein cœur un peuple qui leur a donné ses fils et ses filles et qui ne comprend pas pourquoi ceux-ci, pour continuer leur mission, doivent dénouer leurs liens religieux et se séculariser. Un peu plus tard, la séparation des Églises et de l’État, ailleurs assez bien supportée, est ici vécue comme une provocation. On rejoue 1793, et même si le sang ne coule pas, l’intrusion des agents de l’État dans les églises et les sacristies provoque un nouveau traumatisme. Le résultat est éloquent : alors qu’au début du siècle les congrégations scolarisent le tiers des petits Vendéens, quarante ans plus tard les deux tiers fréquentent l’enseignement privé laïc. Ici donc, contre toute attente, la société crée, de sa propre initiative et sur ses derniers, une structure qui marque les limites hors desquelles elle entend maintenir l’État. Plus tard, l’abrogation en 1940 des lois anti-congréganistes et suivie d’une nouvelle offensive, à la Libération. De nouveau, les catholiques font alors bloc, cette fois derrière le bouillant évêque de Luçon, Mgr Cazaux, qui crée en 1946 rien moins qu’une école normale privée. Toutefois, la loi Barangé en 1951 et la loi Debré en 1959, en reconnaissant à l’école libre une mission de service public, apaisent les esprits, dans un département qui est aujourd’hui le seul à avoir une majorité d’élèves scolarisée dans le privé.

Entre temps, la Vendée subit de plein fouet la terrible saignée de 14-18 : quelque 20 000 de ses jeunes y laissent leur vie, souvent héroïquement à l’instar de ceux du 137e RI de Fontenay dans la Tranchée des baïonnettes. Paradoxalement, au deuil se mélange un sentiment de soulagement : on ne pourra plus désormais tenir les Vendéens en marge de la Nation. Le drapeau tricolore, qui cessé de diviser, entre dans les églises du Bocage. C’est du reste Clemenceau, un Vendéen descendant de protestants Bleus, qui a assuré la victoire, même si son intransigeance lors du Traité de Versailles témoigne de son manque de lucidité et ne sera pas pour rien dans le déclenchement de l’autre guerre.

En attendant, la Vendée se retrouve dans une impasse politique. Certes, son vécu antérieur la préserve plutôt bien des idéologies, qu’elles soient basées sur la race ou la classe, et qui exercent sur ce siècle les ravages que l’on sait. Il y a bien, dira-t-on, le légitimiste, mais celui-ci n’est pas un extrémisme, encore moins une idéologie, plutôt une impuissance politique, une souffrance qui tente de se consoler par l’exaltation du passé. Cette fidélité sans espoir rassemble encore 60 000 personnes en 1926 sur le Mont des Alouettes autour de Léon Daudet, mais la condamnation de l’Action française par le pape sonne le glas du mouvement. En 1932, le Souvenir vendéen, pour clarifier les ambiguïtés, se fonde avant tout sur la fidélité aux ancêtres de 93 et à leur foi. L’échec du légitimisme ne laisse cependant pas la voie libre à la démocratie chrétienne, qui divise tout autant. Prenant acte de ces impasses et désireux de retenir la population au pays, les militants d’action catholique suscitent une étonnante floraison de syndicats, de mutuelles, de caisses rurales, d’écoles professionnelles, qui ne s’inscrivent pas en réaction contre quoi que ce soit, mais témoignent de l’extraordinaire créativité d’une société qu’ailleurs il est de bon ton de présenter comme figée.

La défaite de 1940 sidère les Vendéens, et leur situation en bordure de l’océan leur vaut la présence de nombreuses troupes d’occupation. On a souvent, et à juste titre, mis en valeur les hauts faits de la Résistance. Ici, celle-ci se traduit surtout, de façon moins spectaculaire, par l’accueil de 250 à 300 000 personnes, soit presque autant que la population habituelle. Parmi elles, des petits juifs qui raconteront plus tard qu’alors exclus de l’humanité, ils se sont retrouvés inclus dans des familles qui leur ont permis, à l’ombre tutélaire des clochers, de vivre malgré tout de vraies années d’enfance. Et l’on ne peut que s’étonner du silence des Vendéens, qui vient tout juste d’être rompu. À croire que ces bonnes actions, malgré les risques encourus, allaient tellement de soi qu’on n’a jamais pensé à en tenir la comptabilité… La Vendée est également présente en Allemagne par des prêtres comme René Giraudet et Pierre Arnaud, qui paient de leur vie l’incompatibilité du christianisme et du national-socialisme. Et puis finalement avec de Lattre, l’enfant du pays, qui signe au nom de la France la capitulation du nazisme.

La suite, pour être mieux connue, n’en reste pas moins ahurissante : le militantisme catholique d’avant-guerre s’investit dans le développement économique. En quelques lustres, les agriculteurs jacistes, osant penser par eux-mêmes et rompre avec l’individualisme de leurs pères, développent la coopération sous toutes ses formes et font notamment de la Vendée un berceau de l’élevage charolais. Ce faisant, six exploitations sur sept disparaissent. Cette agriculture productiviste, qui remembre le Bocage à tout va et menace les réserves en eau de la Plaine, n’a pourtant semble-t-il pas encore passé le seuil de non-retour, de nombreux agriculteurs ayant gardé chevillé au corps l’amour de leur métier. Quant à l’industrialisation, elle est encore plus spectaculaire. Des artisans, réinventant le capitalisme, mobilisent autour d’eux les solidarités locales et créent de toutes pièces une floraison d’entreprises dans le textile, l’agro-alimentaire, la mécanique… Ainsi naît ce qu’on serait tenté d’appeler, si l’on était bien sûr qu’il est transposable, le " modèle vendéen " des usines à la campagne. Certes, la conjoncture favorable des Trente glorieuses et la modestie des salaires y sont pour quelque chose, et il faut le souligner, car la Vendée n’est pas un eden d’argent facile ni de relations idylliques. Toutefois, dans ces aventures collectives nées des initiatives locales, le patron sait généralement tout ce qu’il doit à ses collaborateurs, et réciproquement. L’innovation économique et social est de ce fait à la base de la culture d’entreprise, ce qui est plutôt bon signe à l’heure où priment l’adaptabilité, l’implication et la réactivité. Un peu plus tard, la concurrence des pays en voie de développement frappe durablement les industries de main d’œuvre comme le textile, mais l’adoption de nouvelles technologies, la recherche de nouveaux créneaux et la diversification prouvent la solidité de ce tissu industriel original. Depuis 1954 d’ailleurs, le solde migratoire est devenu positif, au point que dans le dernier demi siècle la Vendée a gagné 146 000 habitants. À croire que cette région attire et fascine, et pas seulement de grands artistes comme hier Gaston Chaissac ou aujourd’hui William Christie.

Paradoxalement, cette réussite économique va de pair avec l’apparent dépérissement du catholicisme qui l’a porté. Dans les années 1950, la Vendée est au plus haut des vocations et de la pratique religieuse. Et puis soudain, en l’espace de deux décennies, on assiste à l’implosion de ce modèle clérical, devenu soudain anachronique. L’histoire en est mal connue : s’agit-il de l’influence matérialisante de la société moderne ou d’une sécularisation rampante qui aurait transformé des vocations de séminaristes en vocations d’entrepreneurs ? Quel était l’enracinement réel, personnel, de ce catholicisme collectif qui en venait presque à passer pour héréditaire ? Difficile de répondre. Toujours est-il que la fracture a été d’une extrême brutalité et a laissé des clercs soudain dépossédés de leur rôle traditionnel d’encadrement social et des fidèles passablement désorientés.

La Vendée est donc entrée dans le temps des incertitudes. À bien y regarder cependant, on peut de se demander si un tel phénomène est réellement nouveau. Autant la France dans son ensemble est le pays des révolutions qui commencent par le grand chambardement et finissent dans le conservatisme, autant ici de longues périodes d’apparent immobilisme masquent des glissements souterrains, de secrètes maturations, qui finalement se traduisent par d’importantes mutations. Ici la politique n’est par une religion, la référence à la tradition ne signifie pas le passéisme, et l’enracinement dans une communauté humaine ne se traduit pas par un enfermement, mais prédispose au contraire à mieux accueillir l’autre.

Vue depuis l’extérieur, la Vendée d’aujourd’hui évoque deux images : celle du Puy du Fou et celle du Vendée Globe plus complémentaires que les apparences ne le laissent croire. Ces deux aventures sont en effet issues de paris que les gens raisonnables tenaient pour passablement farfelus, et témoignent tout à la fois de l’ouverture d’une région et de l’affirmation de son identité. Si la cinéscénie du Puy du Fou ne suscité généralement que des sarcasmes parmi une intelligentsia parisienne qui, faute de venir voir sur place, prolonge à l’égard de la Vendée l’élection de haine et de mépris héritée de la Révolution, en revanche le public la plébiscite par ses billets d’entrée. Ce phénomène, difficile à analyser, doit son incontestable succès à ses quelque 2 700 bénévoles, qui conjuguent la modernité des technologies avec la fidélité à leur propre histoire, évoquée sur le mode poétique. Quant au Vendée Globe, il évoque cette autre Vendée, océane celle-là, dont les chantiers Bénéteau, premier constructeur mondial de bateaux de plaisance, sont le fleuron. Là encore, la technique de pointe se marie avec le dépassement de soi, l’aventure et le rêve.

Au total donc, si quelque chose demeure et pourrait signaler une " identité vendéenne ", ce serait plutôt la confiance en l’homme, peut-être plus qu’ailleurs, à l’encontre du matérialisme ambiant, de l’esseulement croissant et des radicalités intolérantes. Au tournant des années 1950-60, la Vendée traditionnelle, agraire et cléricale, est morte. Aujourd’hui, elle n’est pas plus riche qu’hier de son sol ni de son sous-sol, et guère davantage de sa situation. On l’a casée dans les Pays de la Loire, mais elle aurait tout aussi bien sa place, comme jadis, dans le Poitou ; du reste, dans le nord-est des Deux-Sèvres comme dans les Mauges et au sud de Nantes, hors du département, c’est encore la Vendée, celle du soulèvement de 93 et du miracle économique d’aujourd’hui. Ce petit pays n’a pas en effet été imposé par la géographie : ce sont les Vendéens qui, contre vents et marées, n’en finissent pas de créer la Vendée. En 1999, ils ont encore montré leur singularité quand les 800 salariés de Gautier, une entreprise d’ameublement, apprenant le licenciement de leur directeur, ont aussitôt déclenché une grève totale, jusqu’à sa réintégration. Ainsi ont-ils entendu signifier que le profit, aussi légitime soit-il, n’est pas une fin en soi mais un moyen pour faire vivre les hommes. Arc-boutés sur leur culture de l’adversité, les Vendéens cultivent l’autonomie sans l’individualisme, la solidarité sans l’étatisme, et leurs communautés ouvertes et chaleureuses pourraient bien compter parmi les meilleures garanties de la pérennité de la démocratie et de la libre-entreprise.

Que sera le prochain siècle ? Bien malin qui saurait le prédire. Probablement les défis majeurs seront-ils culturels et spirituels. La Vendée aux lèvres closes, jusque-là davantage préoccupée d’action silencieuse, pourrait bien avoir là-dessus quelque chose à dire.

Alain Gérard - Thierry Heckmann

Directeurs de Publication Alain Gérard - Thierry Heckmann "La Vendée, histoire d’un siècle, 1900-2000", Recherches vendéennes n°6-1999, 640 p., 119 articles.
On peut se procurer l’ouvrage en librairie, aux Archives départementales ou ( franco de port) en le demandant à la Société d’émulation de la Vendée, B.P. 34, 85001 La Roche-sur-yon.
Avec l'aimable autorisation des auteurs

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