"Descendants de chouans"

"Descendants de chouans" est une oeuvre de longue haleine qui s’étale sur près de 20 ans. L’auteur découvre la Vendée pendant l’occupation. Sa première vision marquante est celle d’une table chargée de victuailles, scène quasi surréaliste pour des petits parisiens ayant quitté une capitale en état de disette.

Même après l’exil et le mariage aux USA, les liens effectifs subistent, au point de poser quelques questions d’éthique : peut-on dans ce cas prétendre à l’objectivité d’une enquête ethnologique auprès de cette communauté ? Et à quel accueil s’attendre après une si longue absence, surtout si l’on revient avec la casquette du scientifique dans son rôle d’observateur, voire de juge ? La ré-immersion commence par quelques semaines de stage chez Fleury Michon, histoire d’élargir rapidement le réseau de relations et se voir peu à peu conviée aux fameux "rites de sociabilité" du cru (mariage, chasse à courre, caves des hommes) . Un des passages les croustillants est certainement celui consacré à la mutation de la cellule familiale, autrefois composée d’un couple "d’anciens" qui régentaient 2 à 3 couples d’enfants, de brus et de gendres. Au travers des nombreuses anecdotes qui émaillent ce chapitre, les moins jeunes d’entre nous reconnaîtront des situations dont ils ont été témoins, sinon acteurs. Et que personne ne regrette, si l’on en croit l’auteur.

Descendants de chouansMais l’ouvrage de Bernadette Bucher pose avant tout LA question fondamentale  : "Comment la Vendée a t-elle pu résoudre le dilemne existentiel auquel ont à faire face les individus au sein des sociétés contemporaines ; se transformer pour ne pas périr, mais sans cesser de se reconnaître ? " L’ethnologue met en évidence la "remarquable plasticité" de la culture populaire bocaine qui a permis des changements spectaculaires observés sur une quinzaine d’années (1975/1990). A mille lieues des clichés éculés, elle met en évidence "les stupéfiantes transformations de ce monde rural. A commencer par les particularités de l’économie domestique (coublage, salariés dits à mi-viage), la surprenante vitalité des codes de conduite et des valeurs (vaillance, simplicité,ne pas être "inserviable", économie), la richesse des rites de sociabilité ". Autant de pratiques qui, loin d’être engluées dans la tradition, s’avèrent au contraire en perpétuelle adaptation. A partir de l’exemple bocain, l’auteur invite à revoir le concept de communauté : "la modernisation, assimilée à l’urbanisation semble entraîner presque immanquablement la perte du sens de la communauté , remplacé par le "déracinement" ou "l’aliénation" . L’exemple vendéen montre que ces conséquences sont loin d’être innéluctables. On y a vu en effet à l’oeuvre une forme de communauté aux limites à la fois floues , détachées du territoire des contraintes du face à face et pourtant faite d’un réseau très serré de relations sociales, économiques, affectives et rituelles. Ce modèle peut éclairer sous un jour différent les rapports entre culture populaire locale et société englobante, nationale ou supra nationale." En d’autres termes, la vitalité et l’adaptabilité de la société bocaine lui permettrait d’aborder sereinement les mutations du siècle.

Même si cet ouvrage est paru 10 ans avant le référendum sur la "constitution européenne", peut-être nous propose t-il une clé pour décoder le oui massif - et à priori surprenant - des bocains ?

Bernadette Bucher est professeur et directeur d’études internationales et interculturelles à l’université Fordham à New York où elle réside depuis de nombreuses années.

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