Elément d’unité : le parler

Vous trouverez ci-dessous un texte de A.-D. POIRIER intitulé "Eléments d’unité : Le parler, Le folklore, l’art". Ce texte méconnu, traitant de l’un des aspects essentiels de la culture vendéenne - la langue -, m’a paru digne d’intéresser les visiteurs de Troospeanet.

Il s’agit d’une version condensée : je n’ai retenu que la partie relative à la langue (retranchant celles relatives au folklore et à l’art), à laquelle j’ai adjoint l’introduction et la conclusion générale de l’auteur. Les notes de l’auteur ont dans leur plus grande partie été supprimées (les rares conservées ont été introduite dans le texte, entre crochets). Ecrit en 1941, à l’heure de la création des régions françaises, il avait pour but d’appeler à la création d’une région Poitou-Charentes-Vendée.

....Son originalité tient dans le fait que l’auteur justifie une telle création en dégageant des traits culturels communs à ces cinq départements (Vendée, Deux-Sèvres, Vienne, Charente, Charente-maritime), montrant leur unité ethnique historique. Non pas une identité à trouver pour servir d’habillage à une région que beaucoup pensent artificielle, mais une identité préexistante et pluriséculaire, particulièrement sensible sur le plan linguistique, et scellant la parenté étroite de provinces dont la réunion constituerait une région que l’auteur qualifie de « naturelle ». Que l’on comprenne bien. Son but n’est en rien d’appeler à la création d’une langue à partir des parlers d’une région administrative artificielle, mais l’inverse : il montre la préexistence d’une unité linguistique régionale entre Loire et Gironde, dont l’existence justifie à ses yeux la création d’une région administrative (Poitou-Charentes-Vendée) épousant les contours de cet espace linguistique. La terminologie linguistique qu’il utilise, dans la droite ligne des travaux publiés à la fin du 19e siècle par le linguiste saintongeais Boucherie (qu’il cite abondamment dans les notes), fait appel au terme de « dialecte poitevin » pour l’ensemble des parlers du Poitou, d’Aunis, de Saintonge et d’Angoumois, et de « sous dialecte poitevin » pour ceux d’Aunis, de Saintonge et d’Angoumois. Une terminologie qui a le chic pour hérisser le poil de nos frères saintongeais oublieux de leur aîné Boucherie, et on les comprends ! Mais il faut bien évidemment lire ce texte sans s’attacher à ce genre de détails (d’autant que cette terminologie est maintenant depuis longtemps abandonnée), pour n’en retenir que le concept (la parenté linguistique) qui lui est toujours d’actualité. Si la dernière partie, sur le vocabulaire, montre bien cette parenté entre Poitou (Vendée incluse) et Charentes, la description qui est faite par l’auteur des caractéristiques phonétiques du « poitevin » dans son ensemble fera sourire plus d’un saintongeais ou d’un poitevin oriental par l’accent qui est mis sur un certain nombre de spécificités vendéennes (ou plus largement poitevines occidentales) absentes du reste du domaine linguistique... Mais ces spécificités étant moins nombreuses que les caractéristiques communes, on lui accordera que son exposé va bien dans le sens de l’unité... Ceci nous permettra également, parallèlement, de mettre l’accent sur le particularisme local ou micro-local (ici vendéen), qui concours tout autant, sinon plus, au sentiment d’attachement régional que procure la connaissance de notre « parlange » !

Eric NOWAK

Eléments d’unité : Le parler, le Folklore, l’Art. Par A.-D. POIRIER, professeur de philologie romane à l’Université Catholique d’Angers. Extrait de la revue du Bas-Poitou, liv. I, 1941.
« La Vendée particulariste et isolée, au parler archaïsant ! » cette formule suggestive d’un philologue contemporain [Albert Dauzat : Les Patois, p.142] - jadis consignée dans une note de lecture - me revient à la pensée, à cette heure où l’on met à l’ordre du jour la réorganisation - ou l’aménagement - des provinces françaises.

Avec elles surgissent du fond de ma mémoire des mots et des faits glanés à travers notre histoire locale ; d’abord le texte du vieux Pline, s’étudiant à distinguer des Pictons de l’intérieur les Ambiliates et les Anagnutes : antiques peuplades refoulées vers le littoral par le Celte envahisseur, ensuite lentement submergées et peu à peu adaptées, mais jamais complètement assimilées ; puis les « pays » de Rais, d’Herbauges, de Tiffauges et des Mauges aux traits communs, à la physionomie spéciale ; puis le Bas-Poitou, émule, et parfois rival, du Haut-Poitou ; enfin le geste maladroitement provocateur de la Révolution réveillant de lointaines énergies insoupçonnées et regroupant - comme d’instinct, jusqu’à la Loire ancestrale - les gens du Bocage, les « géants » de la Vendée... Et je suis tenté de me dire : « Quelle province magnifique et unanime - on ferait avec la Vendée Militaire ! »

Rêve séduisant ? Certes ! Mais chimérique ? Voire ! En tout cas, sans portée immédiatement pratique, puisqu’il s’agit, en l’occurrence, non pas d’augmenter le nombre de nos provinces, mais plutôt de le réduire, non pas de scinder mais de grouper les départements qui en sont issus. La question se ramène donc à celle-ci : A quels départements voisins convient-il de rattacher celui - tel qu’il est - de la Vendée, pour constituer, entre Loire et Gironde, une région naturelle et viable ?

D’autres auront à l’envisager du point de vue économique, ou administratif, ou géographique, ou proprement historique. Le rôle qui m’est dévolu, encore qu’il soit du domaine de l’histoire, est toutefois plus restreint : faire revivre un passé qui paraît éteint, raviver les cendres encore chaudes du foyer, réveiller les vieux échos familiers ; saisir, sous les divergences inévitables, que les siècles ont produites, les traits qui rapprochent, qui unissent, et tendent à unifier, des régions voisines et amies, des populations sœurs, qui ont longtemps parlé - et parlent encore - le même langage, qui ont écouté, aux veillées, les mêmes récits merveilleux, ou vécu les mêmes coutumes, à l’ombre de clochers « tous pareils » et d’églises bâties sur le même modèle. Etudier, très brièvement - le parler, les traditions et l’art de notre région ; et de cette promenade à travers les temps et les lieux, dégager, dans la mesure du possible, des conclusions logiques et pratiques.

LE PARLER POITEVIN

Le parler poitevin - comme tous ceux de l’ancienne France - a ses origines dans le gallo-romain, langue issue du latin, introduit et parlé en Gaule par les conquérants. Quand l’Empire romain s’écroula, cette langue n’était déjà plus la même qu’au début ; elle avait évolué suivant les régions, et d’autant plus qu’elles étaient plus éloignées de la capitale. A l’époque carolingienne, les premiers textes en font foi - apparut « le roman ». Les travaux des linguistes ont permis de constater qu’au début de l’ère féodale, il existait en France comme deux langues principales : celle du Midi - ou d’ oc - et celle -du Nord - ou d’oïl, lesquelles se subdivisaient en divers groupes ou dialectes. Chacun de ces dialectes offrait, dans la prononciation, la grammaire et le vocabulaire, des caractères spéciaux, qu’on retrouve plus ou moins dans les patois qui leur ont survécu. Or, entre Loire et Gironde, de l’Atlantique au Massif Central, dominait le dialecte poitevin, variété de la langue d’oïl. [...]

De ce « parlange » les spécialistes ont fixé les traits principaux. En voici quelques-uns :

La phonétique poitevine ne diphtonguait pas généralement les voyelles toniques en position libre. Ainsi l’è ouvert - au lieu de passer à iè - et l’é fermé - au lieu d’aboutir à oi -, conservaient le son simple : darère, lèvre (lièvre), pé (pied), tède, ben, ren, entère, etc... et étret, fréd, sér, tét, crére,. etc... De même, l’o ouvert et l’o fermé - au lieu de passer à eu - passaient à ou et parfois à u : goule, feilloux, nevoux, bouétoux, hérus, serius, crus (creux), bu (bœuf), nu (neuf), fu, etc. La diphtongue ui devenait i (ou é) : brit, nit (nuit) et anie ou net et anet ; li, etc. La triphtongue eàu (venant de éllus) devenait eà (ou ià) beà, couteà, gateà, Giraudeà perdant le son final (ou) ; et parfois è ; laissant tomber les deux derniers : coutè, gatè... Par contre la diphtongue au (venant de àllus, àldus, etc.) se maintenait : chevàou, jàou (coq) ; chàaud, Renàoud. Giràoud, etc. La voyelle nasale an prenait souvent la place de on, et vice-versa. A la fin d’un mot cette dernière se prononçait souvent in. Il convient d’ajouter que, dans les groupes bl, pl, el, fl, gl, l était mouillé avec une tendance à passer à i : blianc (et bianc), pliange, clioche, fliur, glias.

La morphologie poitevine était plus caractéristique encore. Aux articles contractés du et des correspondaient les formes dau et daus, qu’on trouve dès les textes latins du XIIe siècle. Le pronom personnel i répondait à je et même à nous : i vux, i v’lans. Le démonstratif, neutre o (et ou.) - o1 devant un mot commençant par une voyelle - y était usuel à tel point que Boucherie en fait même la caractéristique du dialecte poitevin et des sous-dialectes adjacents [Sur les « sous-dialectes » d’Aunis de Saintonge et d’Angoumois, cf le même auteur, p. 359-382]. Il attache également une extrême importance à certaines désinences verbales, propres à notre région : les parfaits - allongés - en sis, en guis (et djis) ; fesis, disis, vinguis, poguis (pus), soguis (sus), etc :, et les participes correspondants en gu : ogu (et odju), podiu, sodju ; les finales toniques des pluriels de la troisième personne : le disant, le disirant, le fesant, le mangeant, le mangirant, au lieu des atones : ils disent, ils dirent, ils mangent, etc. Le subjonctif en ge (et en che) est également propre au Poitou : qu’i ange (j’aille), qu’i vinge, qu’i dige ,qu’i faiche. etc...

Quant au vocabulaire il pourrait nous retenir longtemps si nous nous avisions de consulter les Atlas linguistiques [En particulier le monumental Atlas Linguistique de la France (de Gilliéron), dont les 2000 cartes offrent au chercheur une mine quasi inépuisable de documents. Que l’on cherche, entre autres termes communs à notre région (Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois), les mots : toile d’araignée (arantéle) B 172 ; gelée-blanche (geo blianc) B 1577 ; haricot (mojette) B 1593 ; hoquet ([loquet) B 1596 ; lèvre (ballot) B 427 ; Lait-beurre (babijo) B 1605 ; onglée (grappe) B 1646 ; coq (jau) etc... ] ou de feuilleter les glossaires [Lalanne, Rousseau, Favre, Puichaud (Glossaires .du Poitou) ; Burgaud des Marets, Musset (Glossaires d’Aunis et Saintonge) ; Audé, Métay, Simonneau, (Essais de glossaires vendéens)]. Mieux vaut nous borner - faute de temps -, à résumer ici les constatations que nous ne manquerions pas de faire au cours de notre intéressante promenade : Dans le Haut-Poitou, comme dans la Vendée, comme dans l’Aunis, la Saintonge et l’Angoumois, les mêmes termes, issus du dialecte, se retrouvent dans les patois, drus, savoureux, pittoresques, parfois hauts en couleurs, avec la même physionomie, je pourrais dire, le même costume ; en tout cas avec un, air de proche parenté qu’un œil exercé saisit au passage. En voici quelques-uns, cueillis au hasard dans une petit volume que publia, il y a un demi-siècle, un curé d’Aunis [Abbé J._L.-M. Noguès ; Les mœurs d’autrefois en Saintonge et en Aunis (Saintes, 1893)]. Je suis sûr que Vendéens et Poitevins les reconnaîtront sans peine : Ajasse, cossarde, grolle, jau, babouette, pupute, rabretaud, achet, écharbot, chin gâté, bargaud, lavert, lumas : ballots, jottes, goule, piaux, pire, quoue, remeil, enferges ; arentele, bouessin, cosse de nau, bols, çhausses, pilot, fallasse, échaudé, mogette, rousine, dorne, broches, plian, gars, zir (et zroux) ; bauger, biser, bretouner, effremoger, éparer, grâler, hucher, huIler, niger, pergaler, pigosser, tapiner, treluser, trevirer, virouner, reçouner, riper, etc, etc... En vérité, le langage populaire - parlé et chanté - peint, reflète, révèle les tendances, les mœurs, les coutumes d’une province ; il l’informe, il exprime son âme ; il est le premier élément du « folklore ». [...]

De cette incursion rapide à travers le domaine qui nous était assigné, que retenir et que conclure ? D’abord ceci : que ce serait presque un sacrilège de découper en tronçons une région qui a vécu durant des siècles la même vie, qui a conservé d’un lointain passé des souvenirs communs et des vestiges semblables ; je veux parler de la contrée historique - et ethnique - du Poitou, avec sa capitale celtique, gallo-romaine, franque, médiévale et... moderne qui en est le lien et le symbole. Notre Poitou n’est ni Breton ni Angevin ; et le fait que la Bretagne et l’Anjou, violant jadis la barrière de la Loire, lui ont dérobé quelques portions de son territoire, ne saurait, en vérité, constituer un argument en ce sens. D’autre part, qu’au cas où nos trois départements n’offriraient pas à qui de droit une étendue territoriale suffisante pour constituer une province, il serait tout naturel après ce que nous avons dit de la communauté de langage, de traditions et d’art, d’y adjoindre les deux départements qui les cantonnent au Sud et qu’on appelle couramment « les Charentes ». Nos conclusions ne sauraient aller plus loin sans dépasser les prémisses. Telles qu’elles sont, elles apparaîtront assez probantes à tout lecteur sans préjugés.

A.-D. POIRIER

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