Premier Mai : La nuit des fous

Pendant la nuit du 1er mai, des groupes de jeunes gens battent la campagne pour une bien curieuse collecte. Une antique coutume encore en usage dans certains bourgs de Vendée.

NDLR : Ce texte a été rédigé pour une publication dans la revue des Vendéens de Paris , suite à un fil de discussion sur Troospeanet.

Quatre 4 "tonnes" (1) à purin, un "timbre" (2) en ciment, 50 "pots de bouquets" (3) , des portails en fer forgé, des portes d’édifice publics... c’est la liste non exhaustive de toutes les "drigailles" (4) entassées sur la place de l’église de R... en ce matin de premier mai 2002. Et comme tous les ans, dans la plupart des bourgs de Vendée, chacun s’en vient, qui l’air blasé, qui la mine courroucée, récupérer son bien sous l’oeil goguenard des badauds.

Les jeunes "s’attellent" à des défis nocturnes

Curieuse coutume qui se perd dans la nuits des temps. D’aucuns la font remonter aux anciens celtes. Mai serait le mois des fous, l’ordre des choses bascule dans le chaos. Plus rien n’est à personne, ni bien, ni animal.... ni femme. Puisque la folie est officialisée, il faut la fêter. Voilà pourquoi, dans chaque paroisse, les équipes de jeunes gens s’attellent à des défis loufoques. S’attellent au sens propre : comment croyez-vous qu’en cette nuit de débordements l’on déplace un rouleau ou une citerne sur plusieurs kilomètres, sinon à la force des bras ? Si l’opération ne pose guère de difficulté en terrain plat, cela peut s’évérer dangereux dès la moindre pente. Il faut la quantité - pour attester auprès des générations précédentes de la virilité de la relève- mais aussi la qualité, laquelle se jauge au saugrenu de la collecte. Sur la place de l’église, le jury ( officieux) se montrera très critique au petit matin : un portail en plastique peut attirer quelques remarques acerbes. Quant à un objet de piété, il suscitera la réprobation. Mais pour ce qui est de la grande grille en fer forgé de telle demeure bourgeoise, satisfecit unanime.

Pour prix de sa médisance

Les troupes nocturnes doivent aussi faire preuve de tact dans le choix de leurs victimes. Pour le prix de ses médisances, telle commère peut s’attendre à de terribles représailles sur ses pots de bouquets. Ce ne sera que justice. Mais Dieu garde la malheureuse de vouloir soustraire ses géraniums à la vindicte des jeunes gens. Ce sont ces volets ou ses piquets à linge qu’elle retrouverait sur la place. Comme la coutume se perd dans la nuit des temps, il est facile d’imaginer ce qui pourra susciter la convoitise des garouteurs (5) du premier mai. A ce stade, deux attitudes : mettre sous clé tout ce qui est susceptible d’être emporté ou bien jouer les débonnaires et laisser quelque chose en pâture. Cette voie est sans doute celle de la sagesse, car , dans le cas précédent, les esprits peuvent s’échauffer et sombrer dans de regrettables excès.

Que fait la police ?

Les gendarmes connaissent eux aussi la coutume et ont déjà astiqué le clavier de leur machine à écrire pour recueillir les plaintes. On peut même, les apercevoir cette nuit-là en train de faire une ronde exceptionnelle, à la demande des autorités municipales. Sachant qu’il y a une douzaine de communes dans un canton, les probabilités de tomber nez à nez avec l’estafette bleue sont bien minces. D’ailleurs, il serait bien ennuyeux pour la maréchaussée de surprendre les jeunes, ce qui les obligerait à la fuite, en laissant par exemple une citerne au beau milieu de la route. Car la citerne, ce sont les gendarmes qui seraient obligés de s’en charger ! Plus tard, chaque Conseil Municipal évoquera les débordements du premier Mai en promettant de prendre des mesures pour l’année suivante "...les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas se contenir, nous étions plus raisonnables " .

À cette évocation de leurs virées d’autrefois, quelques conseillers municipaux préfèreront piquer du nez sur leur notes, la mine contrite. Mais, sous les paupières alourdies des anciens galopins -aujourd’hui élevés à la dignité de représentants du peuple- ces souvenirs épiques rallumeront la petite flamme malicieuse d’autrefois.

  1. tonne : citerne mobile d’une capacité de 1000 l. Par extension, toute citerne mobile 
  2. timbre : abreuvoir 
  3. pots de bouquets : pots de fleurs 
  4. drigailles : objets hétéroclites 
  5. garouter : se livrer à de folles courses noctambules, comme les loups garous . Syn : courir la galipote.
  6. NB : La nuit du premier mai est aussi célébrée dans l’est de la France
0
0
0
s2sdefault

Vote utilisateur: 0 / 5

Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives